Parmi les films les plus remarquables sortis l'année dernière, Civil War est celui qui a le plus divisé : pépite visionnaire pour les uns, arnaque pour les autres.
Il faut dire que les posters et trailers vendaient à l'époque un gros film de guerre se déroulant dans les rues même de Washington, mais à l'arrivée on était davantage en présence d'un road trip angoissant que d'une oeuvre guerrière puisque seules les vingt dernières minutes offraient l'action promise.
Mais si à l'époque vous faisiez partie de ceux qui auraient aimé plus d'action ou bien du camp qui trouvait au contraire que l'approche quasi-documentaire était excellente, nul doute que Warfare affichait l'objectif de vous mettre tous d'accord.
Coréalisé avec Ray Mendoza qui était le conseiller militaire sur Civil War, le nouveau film de Alex Garland va être l'antithèse de son précédent avec une plongée immédiate dans les rangers de ses protagonistes, tout en conservant cette volonté de ne pas tomber dans le grand-guignolesque.
Opération banale
Par une nuit de 2004 un peloton de Navy Seals prend position dans une maison Irakienne dans le but d'observer le comportement de la population le lendemain matin.
Tandis que les soldats ont tous pris leurs postes et que chacun tue le temps comme il peut, les premiers signes d'une attaque se font ressentir et prennent le groupe par surprise.
Sous le feu ennemi et coupé de leur seconde escouade en planque plusieurs rues plus loin, les soldats vont devoir garder leur sang-froid et appliquer au mieux ce qu'ils ont appris pour s'en sortir vivant.
Contrairement à la majorité des films de guerre, Warfare ne va pas vous narrer une opération de grande envergure à coup de charge de blindés, de largage de napalm ou de centaines de figurants tombant sous les balles américaines.
Le peloton que nous allons suivre en temps réel (j'ai vérifié sur le timecode, le tank arrive exactement 10 minutes après) pendant 80 minutes infernales n'a pas une tâche destinée à changer le monde : il doivent simplement faire leur job pendant quelques heures.
La volonté de Mendoza et Garland était de livrer le film de guerre le plus authentique possible à partir des souvenirs de Mendoza qui a participé à l'époque à cette mission.
Ce réalisme passe donc par cette absence totale de préparation quand à l'opération ou tout simplement au but de cette planque.
Les soldats observent, prennent des notes, communiquent par radio avec leur état-major ou avec les opérateurs qui suivent la mission via les drones... Chacun est rodé à son métier et ces quelques minutes de calme vont nous plonger dans leur quotidien de façon bien plus efficace qu'une longue exposition via un sempiternel briefing à la gloire de l'Oncle Sam.
Mais que se passe-t-il lorsque l'imprévu frappe à la porte ?
Evasan demandée
Enfin frappe à la porte, façon de parler !
Disons plutôt lorsqu'une grenade déboule de nulle part et manque de décalquer la moitié de l'escouade d'un seul coup !
C'est là l'un des aspects les plus étonnants du film, il ne va pas offrir à ses personnages le luxe de choisir lorsque la bataille commencera ce qui aura pour effet de les placer dans une situation où ils auront déjà perdu l'initiative.
Et les choses ne vont pas en rester là car très rapidement des blessés graves seront à déplorer et il faudra alors réorganiser le groupe pour secourir ceux qui peuvent encore l'être.
Et cette sensation que nos personnages ne parviendront pas à reprendre l'avantage face à un ennemi invisible mais qui écrase la troupe par d'incessants tirs de harcèlement, autant dire qu'aucun film ne nous y avait préparé !
Certes des classiques tels que 13 Hours ou La Chute du Faucon Noir ont déjà montré les américains en difficulté, mais toujours avec ce filtre de la bravoure et le côté crucial de la mission qui prendra le pas sur le carnage.
Mais dans Warfare la mission principale sera vite ignorée pour se concentrer sur la protection des survivants et le comportement à adopter en espérant que l'évacuation sera rapide et surtout possible.
Les valeurs, le drapeau, la gloire... Toutes ces notions sont étonnement absentes pour produit Made in USA et rarement une oeuvre de fiction sur la guerre moderne a réussi à être aussi authentique dans le comportement des hommes sous le feu.
A visionner avec un casque
Il est regrettable que le film n'ait pas été diffusé dans nos salles (sans vouloir me ranger du côté de James Gunn je pense que l'idée de voir une fiction sur les américains à une époque où Trump est au pouvoir a du refroidir nos distributeurs) car pour une fois la mise en scène a été pensée pour prendre le public à la gorge et ne pas le lâcher.
Cela commence par cette quasi-unité d'action qui fera du film une sort de huis-clos : on comprend très vite que les gars se sont fourrés dans une souricière. La maison est petite, les hommes se marchent littéralement dessus et la caméra est constamment placée de telle sorte qu'on a l'impression d'être un membre passif de l'escouade.
Mais alors que la solution semble de tout simplement quitter les lieux, Garland et Mendoza prennent le public par surprise et démontrent qu'aussi oppressante soit cette place-forte elle reste toujours plus sûre que l'extérieur.
Une explosion imprévue et c'est sur un point rarement exploité à fond que les coréalisateurs vont attaquer le spectateur : le son.
On a tous vu Tom Hanks observer le champs de bataille sonné avec une piste-son à la limite de la sourdine donc on pourrait croire que cet artifice n'a rien de neuf puisque Spielberg l'a déjà employé en 1998.
Mais là contrairement à Il faut sauver le soldat Ryan le film ne va pas se contenter d'une rapide scène. On ne se remet pas en quelques secondes du choc auditif causé par un engin explosif aussi le son s'en trouvera impacté pendant de longues minutes.
Et si vous pensiez que le retour de l'ouïe sera libérateur ce ne sera que pour mieux vous agresser avec les hurlements des blessés et le boxon des douilles qui rebondissent sur le béton et du craquement des balles qui parviennent à traverser les murs.
L'effet aurait été incroyable au cinéma alors autant vous dire que dans mon salon avec un casque sur les oreilles l'expérience a rattrapé cela et je ne peux que vous conseiller d'en faire autant pour mieux saisir le chaos audio que le film souhaite (et réussi à) retranscrire.
Les limites du concept
Vous vous en doutez il y aura bien un contrecoup à ce parti-pris d'authenticité brute, à savoir un léger manque d'implication de la part du public.
Qui sont ces soldats ?
Hormis pendant une rapide première séquence qui les présente s'extasier devant un clip musical où des danseuses arborent de remarquables chutes de reins, les membres de l'escouade ne sont jamais développés.
Certes le fait que certains soient interprétés par des figures connues (Joseph Quinn, Will Poulter ou Cosmo Jarvis qui s'est imposé l'an dernier dans Shogun) permet de les identifier plus facilement dans le chaos et d'être plus impliqué lorsqu'ils se trouveront directement concernés par la tournure des évènements.
Mais pour les autres même si je dois souligner que les acteurs ont un jeu impeccable faisant ressortir le professionnalisme tandis que le point de rupture n'est jamais loin, on a parfois du mal à saisir qui est qui.
C'est qui Franck déjà ? Et il a un nom le mec qui recrachait dans sa bouteille ?
Enfin cela pourra en gêner quelques uns mais il faut savoir que le film n'est pas la pour faire de la politique (ce qui perso me va très bien, marre de voir le cinéma se politiser à toutes les sauces) mais bien pour simplement montrer ce qu'est le chaos du combat.
Motivations, traitement des civils, pertinence d'une telle bataille... Mendoza et Garland ne sont pas là pour poser des questions ou pour répondre à celles que vous pourriez vous poser.
Ils veulent juste montrer, quitte à laisser une partie du public sur le carreau notamment avec son dénouement qui se fera là aussi sans fioritures : c'est fini merci au revoir.
Warfare est arrivé dans le paysage du film de guerre par la petite porte : sortie limitée sur le territoire américain qui lui a permis de tout juste rentrer dans ses frais tandis que le reste du monde a du se contenter d'une diffusion sur Prime.
Mais heureusement pour nous Prime fait parfois ce choix qui visiblement fait vomir Netflix et Disney+ : proposer une exploitation en DVD (la série Fallout, le film One Shot ont eux aussi eu droit à une sortie physique) ce qui m'a permis aujourd'hui de découvrir ce qui devrait être la dernière réalisation de Garland avant un bon moment puisque le gaillard a décidé de retourner à l'écriture.
Le film n'a pas eu le succès qu'il méritait et c'est bien dommage car même s'il sera très médiocre en matière d'écriture (pas vraiment de dramaturgie, l'approche étant proche du docu-fiction) concernant l'authenticité on tient pourtant un sérieux prétendant au titre de meilleur représentant du genre.
Note 3.5/5
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